/   ISSN 1607-6389
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Les énigmes de Dos Rios

caida-de-marti-en-dos-rios.jpgLe 19 mai 1895, Martí n’est pas sorti pour mourir, mais pour se battre. Une succession de surprises a échappé des mains des hommes ce jour-là. Ainsi le confirme les recherches réalisées par une équipe interdisciplinaire*.

Les grandes batailles militaires ne sont pas celles qui ont généré le plus de littérature chez les spécialistes de nos guerres d'indépendance, mais des combats mineurs ayant un coût politique élevé : San Pedro, où mourut Antonio Maceo, et Dos Ríos, où, l’après-midi du 19 mai 1895, est tombé José Martí, l'âme de la nouvelle Révolution qui commençait.

On est révolté de savoir que ce jour-là il a été la seule perte mortelle de l'Armée Libératrice.

Les motifs des recherches sont différents. Il n'y a aucun doute de la façon dont est mort Antonio Maceo, le Titan de Bronze. Quand il a reçu la blessure mortelle, il était entouré de son médecin et de plusieurs officiers. L'inverse s’est produit avec José Martí. Il a été l'organisateur du mouvement, son personnage le plus complet, un civil. Il est tombé au point le plus proche des lignes espagnoles que le Cubain avait atteint ce jour, et seulement accompagné d’un jeune de vingt ans. Dos Ríos a été la première et seule action de guerre dans laquelle il a pris part. On assure que son revolver avait toutes ses douilles intactes. Durant plus d'un siècle une question a tourmenté ceux qui se sont approchés de cette étrange réalité : quelles étaient les causes de ce hasard ?
Personne n’a pu laissé un témoignage clair de la façon dont les événements ont eu lieu.

Deux hommes auraient été en mesure de le faire : son unique accompagnant, le jeune Ángel de la Guardia, mort avant la fin de la guerre et qui a seulement laissé des versions orales qui sont arrivées à travers la rumeur, et le colonel Francisco Blanco, « Bellito », qui a été blessé près du Maître, mais la blessure s’est infectée et il est mort du tétanos quelques jours plus tard. C'est la première cause du mystère sur la mort de Martí.
Les aspects qui ont trouvé une réponse dans le milieu universitaire persistent encore, avec une légèreté naïve, dans de larges secteurs de la population.

À la recherche du terrain perdu

La colonne espagnole qui a combattu à Dos Ríos était composée de 800 soldats, sous le commandement du colonel Ximénez de Sandoval. Elle était partie de Palma Soriano le 17 mai 1895 pour approvisionner un fortin situé à Vente de Casanova, non pas pour poursuivre les forces cubaines, comme on l’a parfois affirmé. Après avoir accomplie cette mission, elle devait revenir à Palma. Mais la nuit du 18 elle a reçu l'assurance que, au-delà de Dos Ríos, il y avait une force cubaine avec Máximo Gómez, Paquito Borrero, Masó et Martí. Ceci a changé le cours de l'histoire. Sandoval a décidé de changer sa route et il a provoqué la bataille de Dos Ríos, où est tombé José Martí.

Jusqu'à présent, les explications de l'action ont été littéraires. Mais pour analyser un combat, il faut connaître le terrain où il s’est développé. Les militaire disent : « Le terrain est le dictateur ». Mais dans le Dos Ríos actuel rien ne rappelle ce qui décrivent les témoins.

Par conséquent, il est nécessaire de visualiser la zone tel qu'elle était en 1895. Le seul point de référence conservé est où il est tombé José Martí. Là où a été placé l’Obélisque. Le Lieutenant de l'Armée Nationale et le géomètre Rafael Lubían, en 1922, ont réalisé le croquis qui situait l'endroit de la chute, à 250 mètres de la clôture proche. En analysant les témoignages, les anciens documents et les évidences archéologiques fournies par Valentín Gutiérrez, le cartographe José María Camero a fait des nouveaux plans de la zone.

N’importe quel polygone de pratiques militaires a une plus grande surface. Dans sa partie la plus grande, la largeur ne dépasse pas les 300 mètres et la longueur est à peine de plus de mille mètres. C'était une ferme dédiée à l'élevage de bovins, la propriété de José Rosalía Pacheco, un vétéran cubain de la Guerre des Dix Ans. Ses limites étaient marquées par une clôture de fils de fer et, vers le Nord, il y avait la barrière d’entrée, où le combat a commencé.

Un terrain plat mais pas dégagé, broussailleux, se rappellent les témoins cubains. Ils parlent d’un sao, que le dictionnaire d’Esteban Pichardo décrit comme « Une petite savane plantée naturellement de quelques pieds ou de bosquets isolés d’arbres ou de buissons ». Quand l’avant-garde espagnole allait traverser cette ferme, elle a échangé des tirs avec des soldats cubains qui surveillaient l’accès. Les Cubains se sont retirés afin de signaler la présence de l'ennemi. Il était midi moins le quart et les Espagnols avaient marché 17 kilomètres depuis le lever du soleil. La troupe était fatiguée et le colonel Sandoval a décidé qu'ils allaient déjeuner et se reposer. La recherche des Cubains qui, comme il l’imaginait se trouvaient à Vuelta Grande, à environ cinq kilomètres sur la rive gauche du Contramaestre, continuerait dans l'après-midi.

Máximo Gómez à la recherche de son premier combat

Quand la nouvelle de la présence de l’ennemi à Dos Ríos est arrivée, sans autre précaution, Máximo Gómez a ordonné de monter en selle d’aller à la recherche de la colonne. Dans les analyses historiques nous ne pouvons pas ignorer les éléments psychologiques ni le ton émotionnel dans lequel les événements se déroulent. Un patriotisme exalté régnait. Premièrement, les soldats étaient commandés par Máximo Gómez, une légende de la guerre. Deuxièmement, quelques minutes plus tôt, ils avaient écouté le dernier discours de Martí. Ils sont partis encore enivrés par la force de ses propos.

Cela faisait 38 jours que le Major Général Máximo Gómez avait débarqué avec Martí. Il était le chef militaire du mouvement, mais durant tout ce temps il n'avait pas pu compté avec une force suffisante pour livrer une bataille. Il signait des communications qui insistaient sur la nécessité d'activer les actions et lui n’avait pas pu le faire. Le 17, il est sorti avec une petite troupe de 30 ou 40 hommes pour attaquer le convoi de Sandoval, mais il ne l’a pas trouvè. L'arrivée du général Bartolomé Masó, la nuit du 18 avec plus de 300 cavaliers, a augmenté le nombre des combattants. Gómez, un homme défini par sa grande mobilité, n’a pas voulu dilapider l'occasion. Cela faisait 17 ans qu’il ne dirigeait pas une bataille. En d'autres occasions son intuition l’avait conduit à de brillantes victoires.

Le combat

La file des troupes cubaines s’est étirée durant le chemin. Quand l'avant-garde, composée par des hommes de Manzanillo et commandée par Amador Guerra, est arrivée au Paso de Santa Ursula, le guide a dit que la rivière était très haute et qu’on ne pouvait pas passer par cet endroit. Guerra a ordonné de continuer plus au Sud à la recherche d'un gué. Gómez arrive derrière, il ne fait pas cas du guide et traverse par cet endroit. La rivière en crue et les rives escarpées et boueuses rendent la manœuvre lente. La colonne s’étire encore plus. La force cubaine avait perdu son avant-garde et le centre - où marchait Gómez – s’est converti en avant-garde. L'arrière-garde arrivait peu à peu et certains n'ont pas pu traverser la rivière. Un chiffre imprécis, mais on estime que moins de la moitié ont traversé le Contramaestre. Mais ils se rassemblent et avancent avec un enthousiasme délirant.

Il est curieux que la patrouille espagnole qui surveille l’entrée de la ferme n’entende pas à temps les chevaux qui s’approchent. Cela lui a coûté d’être anéanti en quelques minutes. Stimulé par le premier choc, Gómez poursuivi la charge. Mais les unités espagnoles se mobilisent immédiatement et ils sont reçus avec une forte fusillade. Au milieu des premiers tirs, le chef espagnol déplace une autre de ses compagnies vers le front Nord et ajoute 300 hommes dans un espace relativement petit.

Les soldats tirent debout ou un genou à terre, afin de mieux viser. La vitesse de la cavalerie cubaine aurait pu équilibrer la balance, mais le terrain - plein de buissons et d'arbres - n'était pas favorable pour les charges de cavalerie. Pour beaucoup de soldats c'était leur première action de la guerre. Máximo Gómez a noté dans son journal de campagne : « Les novices ne me suivent pas dans la charge soutenue », puis il ajoute qu'il n'a pas été possible d'éteindre les feux nourries des compagnies espagnoles « avec les tirs mal dirigés » des Cubains.

En plus des attaques de Gómez et de Borrero au Nord, il y a d’autres sites où s’est développée l'action. L'avant-garde cubaine a attaqué l'arrière-garde espagnole sur son flanc gauche. Elle a essayé de traverser le Contramaestre à un endroit connu aujourd'hui comme Paso de María, mais les sentinelles espagnoles, protégées par la végétation de la rive escarpée, les a contraint à se retirer après un bref échange de coups de feu. Le choc sur le flanc droit a été plus intense. Gómez a demandé à un groupe de mambises de descendre de cheval avec la mission d'attaquer cette zone de la défense ennemie à travers la forêt. Au milieu du combat, Sandoval avait envoyé avec urgence une compagnie pour occuper cette position et il l’a renforcé avec les 23 cavaliers qu’il avait. Il y a eu une fusillade nourrie, mais malgré toutes les tentatives, les Cubains n’ont pas pu forcer les lignes dans cette direction.

On a insisté sur le fait que c'était une action mal préparée par Gomez. En tant d'années de guerre, les chefs les plus expérimentés se trompent quelques fois. Mais dans les annales, ces erreurs sont uniquement enregistrées quand elles conduisent à une défaite significative. S’il n’y avait pas eu la mort de Martí, le combat de Dos Ríos aurait été une rencontre de plus où les Cubains n’avaient pas obtenu la victoire qu'ils espéraient, mais on ne pourrait pas la cataloguer comme une défaite. La macabre comptabilité de sang les favorisait : les forces cubaines ont eu six blessés et un mort et les espagnoles, cinq morts et six blessés.

Maintenant, quelque chose doit être clair : il n'y a pas de relation directe entre la façon dont Gómez a réalisé l’action et la chute de Martí.

L’ordre auquel Martí ne pouvait pas obéir

Quand Gomez a été repoussé, il s’est retiré pour réorganiser les forces. Il devait être à l'abri des arbres de jatías qui n'existent plus. Il s’est disposé à ordonner une nouvelle charge et il a distribué les hommes à cet effet. Paquito Borrero attaquerait sur la droite, lui tenterait de briser les lignes ennemies sur la gauche. On suppose qu’il a alors vu Martí et il lui a ordonné de se retirer, que ce n'est pas sa place, lui a-t-il dit.

Il n'y a aucun doute quant à l'intention de protection de l'ordre de Gómez. Martí était un homme trop important pour l’exposer au feu ennemi. Mais Martí était le chef supérieur de la révolution. Gómez ne s’est jamais distingué par le tact et par le ton de ses paroles. Au milieu de la tension du combat, avec une troupe qui ne connaissait pas, quand sa première attaque avait échoué, quel ton a-t-il utilisé pour dire à Martí que ce n'était pas sa place ?

Combien de personnes l’ont-ils entendu ? Que penseraient ces paysans qui ne le connaissaient pas et qui, une heure avant, avaient écouté son discours enflammé, s'ils voyaient maintenant Martí attendre à l'arrière-garde ? « J'ai la vie d’un côté de la table et mort à l'autre et mon peuple derrière », avait-il écrit trois mois avant à María Mantilla.
Ils avaient tenté plusieurs fois de le déconsidérer car il n’avait pas d’expérience guerrière. Il sentait aussi la pression de ceux qui voulaient l’éloigner du centre de prise des décisions.

Il ne quitterait pas Cuba avant d’avoir participé au moins à deux combats, a-t-il dit. Dos Ríos a été la première occasion. Le concept de la bienséance de Martí comme dirigeant ne lui laissait pas d’autre option. Il l’a répété plusieurs fois : « Un peuple se laisse servir, sans un certain dédain et indifférence, de celui qui prêche la nécessité de mourir et qui n'a pas commencé à mettre sa vie en péril ».

Si on ne connaît pas les conditions du terrain et la façon dont le combat se développe, on peut considérer insolite le fait que Martí ne puisse pas s’orienter correctement une fois qu’il soit parti se battre. Il y a un témoin, aussi vieux qu'abordable, qui nie le caractère que certains ont attribué à l'emplacement de Martí sur le champ de bataille comme quelque chose d'étonnant : les souvenirs du colonel de l’Armée Libératrice Manuel Piedra Martel. C'était alors un combattant sans expérience. Désireux d'entrer dans la lutte, il entre au galop dans le polygone, mais la végétation le désoriente et il choque contre les files espagnoles, où, comme il l'a lui-même écrit, « une nuée de projectiles nous accueille ».

Une autre question hante tous ceux qui s’approchent du sujet. Pourquoi José Martí, le délégué du Parti Révolutionnaire Cubain, le plus grand organisateur de la révolution, était-il seul ? Après que le général Gómez lui ait ordonné de se retirer, Martí devait rester à l'arrière, derrière le mentionné bois de jatias ou entre les arbres, hors du champ de vision des combattants. Mais il ne lui avait pas assigné une escorte. Jusqu'à ce moment il avait marché avec les quelques hommes qui accompagnaient Gómez. Le combat s'est présenté de façon inattendue et Gómez a dirigé la charge et a ordonné que ces hommes l’accompagnent.

Il n'y n'avait pas d’arrière-garde organisée. Seulement les cavaliers qui étaient arrivés ensuite après avoir traversé la rivière Contramaestre et, sans grand concert, ils ont pris un chemin ou un autre, comme l’a mentionné Piedra Martel. Au milieu de cette confusion des allées et venues des combattants, dans le crépitement de la fusillade à quelques centaines de mètres, José Martí était seul, tendu et endolori par l’ordre qu'il avait reçu.

Dans cette situation il rencontre le jeune Ángel de La Guardia, l’aide de camp de Bartolomé Masó et il l’invite à charger. De la Guardia, qui avait entendu le discours émouvant de Martí dans la matinée, n’a pas hésité à le suivre. Sous l'impulsion de son honneur, l'Apôtre a pénétré dans le broussailleux polygone de la mort.

La mort

Lors des jours qui suivent la mort de Martí, de nombreux journaux ont réitéré les informations fournies par les soldats espagnols qui avaient vu Martí, le revolver en main, se déplaçant d'un endroit à l'autre, comme pour encourager les mambises éparpillés. Comme le publie le journal réactionnaire Diario de la Marina, le 23 mai 1895 : « Martí est mort en haranguant les siens, le revolver en main ». Cela contribue à discréditer les fausses insinuations. Martí n’est pas sorti pour mourir, mais pour se battre.

Tout s'est passé en quelques secondes. Il a reçu trois coups de feu de trois directions différentes. En face, sur la droite et sur la gauche. On discute encore si la blessure qu'il a reçu de face, dont l’orifice d’entrée est sur le sternum et d’une direction du haut vers le bas, aurait pu être faite quand il était à cheval, ou si, comme le soutiennent d'autres versions, que le guide cubain de la colonne espagnole l’a achevé quand Martí était sur le sol, agonisant.

Il faut voir l'homme au milieu du chaos de ses circonstances et sur la scène du drame. Il faut comprendre l'entrelacement des passions. Tout s'est passé rapidement. Ce fut une succession de surprises qui a échappé des mains des hommes.

* Le documentaire Dos Ríos. El enigma, de Roly Peña résulte de ces études (à partir d’un scénario écrit par l'auteur de cet article) et parrainé par la Société Culturelle José Martí, avec la collaboration enthousiaste du Bureau de l'Historien de La Havane, l’Université des Sciences Informatiques et le Parti et le Pouvoir Populaire de la province de Granma. /Lettres de Cuba


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