« Dans le concept des révolutionnaires, nous rendre n’existe pas »

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Photo: Estudios RevoluciónEntretien accordé par Miguel Mario Diaz-Canel Bermudez, Premier secrétaire du Comité central du Parti communiste de Cuba et président de la République, à Kristen Welker, journaliste de l’émission Meet the Press de NBC News, au Mémorial José Marti, le 9 avril 2026. 

 

Kristen Welker. – Président Diaz-Canel, bienvenue à Meet the Press.

Miguel M. Diaz-Canel. – Je vous remercie infiniment, merci à vous de me donner cette opportunité et merci d’être à Cuba.

Kristen Welker.– Je vous remercie de nous inviter dans votre beau pays, c’est un honneur.

Miguel M. Diaz-Canel. – C’est pour nous un plaisir de vous accueillir ici.

Kristen Welker. – Merci, merci infiniment.

Je voudrais commencer par le président Trump. Il a déclaré qu’il avait des plans pour prendre Cuba d’une manière ou d’une autre. Il a dit : « Je pense que je peux faire ce que je veux avec Cuba ». Prenez-vous au sérieux les menaces de Trump ?

Miguel M. Diaz-Canel. – Je pense que ces derniers jours beaucoup de choses ont été dites, non seulement par le Président, mais aussi par d’autres responsables du gouvernement des États-Unis, lesquelles témoignent réellement d’un langage et d’une rhétorique agressifs à l’égard de Cuba.

Il faut connaître l’histoire de notre pays. C’est un pays dont l’identité est profondément marquée par les valeurs de souveraineté et d’indépendance. Pendant 150 ans, Cuba a lutté, d’abord pour se libérer de la colonie, puis de la néocolonie. Avec la Révolution cubaine, avec son triomphe en janvier 1959, toute une série de dépendances a été effacé, la soumission a été effacé, la subordination à une puissance étrangère, ce qui a entraîné des conséquences bénéfiques pour le pays, auxquelles le peuple cubain n’est pas prêt de renoncer.

L’un des généraux les plus brillants de nos guerres d’indépendance, Antonio Maceo, a déclaré : « Quiconque tenterait de s’emparer de Cuba ne recueillera que la poussière de son sol baigné de sang, s’il ne périt pas dans la bataille. »

Nous sommes un pays de paix. Nous ne promouvons pas la guerre, nous n’aimons pas la guerre ; nous encourageons la solidarité et la coopération entre les peuples, mais nous sommes prêts à défendre cette paix que nous souhaitons ; par conséquent, nous ne nous laissons pas intimider et nous ne voulons être surpris ni par la surprise ni par la défaite. Voilà l’une des interprétations que l’on peut donner à cette menace et quelle est la position de Cuba.

L’autre interprétation que l’on peut donner, c’est lorsqu’ils prétendent que Cuba s’effondrera d’elle-même et qu’ils tentent de nous coller l’étiquette d’État défaillant ou de pays sur le point de s’effondrer, ce que la réalité dément : comment un pays comme celui-ci a-t-il pu supporter, pendant 67 ans, toutes sortes de pressions et d’agressions y compris, pendant plus de 60 ans, le blocus le plus long de l’histoire, un blocus criminel et génocidaire ?. Il y aurait beaucoup à dire sur ces questions, mais je peux vous affirmer que le peuple cubain et la Révolution cubaine sont prêts à se défendre.

Kristen Welker. – Passons à la question suivante.

Le président Trump veut prendre Cuba comme il l’a fait avec le président Maduro au Venezuela, comme il l’a fait en Iran où il a tué le Guide suprême. Pourriez-vous être arrêté ou assassiné par le gouvernement des États-Unis ? Qu’en pensez-vous ?

Miguel M. Diaz-Canel. – C’est une question très intéressante. Je n’aime pas que l’on établisse des parallèles entre Cuba et d’autres nations, car nous avons notre propre histoire, nous évoluons dans des circonstances particulières, et cela montre aussi une méconnaissance de notre histoire, de la force de notre unité et de la force de nos institutions.

Ceux d’entre nous qui assumons des responsabilités au sein de la Révolution avons un engagement envers la Révolution, et surtout envers notre peuple héroïque. Et dans ce sens des responsabilités est incluse la conviction que nous sommes prêts à donner notre vie pour la Révolution, pour la cause que nous défendons. Par conséquent, pour moi, cela ne constitue pas une préoccupation.

Si ce moment devait arriver, je ne crois pas qu’il y ait de justification pour que les États-Unis provoquent une agression contre Cuba, ni pour qu’ils tentent de mener une frappe chirurgicale ou l’enlèvement d’un président à Cuba. Si cela se produisait, il y aurait des combats, il y aurait des batailles, il y aurait de la résistance. Nous nous défendrons, et s’il nous faut mourir, nous mourrons, car comme le dit notre hymne national : « Mourir pour la Patrie, c’est vivre ».

Mais là, il y a une confusion : on personnalise toujours la direction de la Révolution cubaine en une seule personne. À un moment donné, elle a été personnifiée par le Commandant en chef, à un autre moment par le Général d’armée, et maintenant ils tentent de la personnifier avec moi. Or, nous avons une direction collective caractérisée par l’unité, la cohésion, une unité idéologique également, ainsi qu’une discipline révolutionnaire. Par conséquent, éliminer une personne au sein de la structure dirigeante de la Révolution ne résoudrait aucun problème ; au contraire, il existe des centaines de personnes capables d’assumer cette responsabilité et de décider collectivement. Et nous sommes prêts à affronter tout type de situation.

Kristen Welker. – Vos propos sont très forts, mais avez-vous peur pour vous-même, pour votre famille ? Êtes-vous prêt, comme vous le dites, à faire le sacrifice ultime si vous étiez attaqué ?

Miguel M. Diaz-Canel. – Non, je n’ai pas peur, je suis prêt à donner ma vie pour la Révolution. Bien sûr, je ne souhaiterais pas que telle soit l’attitude du gouvernement des États-Unis. Je ne crois pas que le peuple nord-américain, qui est un peuple sensible, accepterait ou verrait d’un bon œil que son pays, que son gouvernement envahisse une petite île qui ne représente aucune menace pour la sécurité nationale, pour le gouvernement des États-Unis ; une île qui veut la paix, une île qui veut dialoguer, une île dont le peuple souhaite entretenir une relation directe avec le peuple nord-américain.

Par ailleurs, quelle serait la justification pour agir ainsi ? De plus, une agression contre Cuba aurait un coût, un coût pour les deux pays en pertes de vies humaines, sans raison, qui peuvent être évitées ; elle aurait des coûts matériels ; elle affecterait la sécurité et la stabilité des États-Unis, de Cuba et de la région.

Je pense qu’il faut examiner ces questions avec un grand sens des responsabilités lorsqu’il s’agit de prendre une décision d’une telle ampleur. Et surtout, avant de prendre cette décision totalement illogique et irrationnelle, il existe une autre logique, qui est plus juste : celle du dialogue, de la discussion, du débat et chercher à parvenir à des accords qui nous éloignent de la confrontation
Kristen Welker. – Cuba se prépare-t-elle activement à l’éventualité d’une attaque des États-Unis ?
Miguel M. Diaz-Canel. – Écoutez, comme je l’ai toujours déclaré lors d’autres rencontres, dans d’autres entretiens, et aussi lorsque nous nous adressons au peuple cubain, il est évident qu’il existe une menace ; elle apparaît dans la rhétorique du gouvernement des États-Unis. Cuba n’a rien fait qui puisse offenser les États-Unis. À aucun moment, Cuba n’a eu l’intention d’agresser les États-Unis, ni de s’immiscer dans les affaires intérieures des États-Unis. Pourtant, on répète constamment que Cuba est la prochaine, que l’on va agresser Cuba, qu’il existe des options pour Cuba, qu’ils vont s’emparer de Cuba. Par conséquent, du point de vue de la responsabilité de la direction du pays, cela constitue une alerte et nous devons, de manière responsable, protéger notre peuple, protéger notre projet, protéger notre pays, de sorte que, en effet, nous nous préparons à la défense.

Maintenant, quel est le concept de notre préparation à la défense ? Nous disposons d’une doctrine de défense qui est totalement défensive, elle n’est pas agressive, elle ne représente un danger pour personne. Il s’agit simplement d’une doctrine connue sous le nom de « Guerre de tout le peuple », élaborée collectivement à partir de l’expérience de notre histoire et qui a été pleinement conçue et structurée précisément à une période particulièrement difficile de notre histoire, où nous étions également fortement menacés par le gouvernement des États-Unis.

Elle repose sur la participation populaire : chaque Cubaine et chaque Cubain a une mission, un but, un objectif à défendre, une place et un rôle à assumer dans la défense. Et cela se fait sur la base de la participation populaire, de la participation volontaire et, évidemment, elle comprend la préparation à la défense de tous les niveaux et de tous les éléments qui composent notre défense territoriale, mais il s’agit d’une conception entièrement défensive et non agressive. Et, de plus, nous partons également d’un constat : nous préparer à nous défendre est la meilleure manière d’éviter la guerre et c’est la meilleure manière de préserver la paix.

Je vous dirais même plus. Je crois que ce que mérite aussi bien le peuple nord-américain que le peuple cubain dans leurs relations, ce n’est ni une agression ni un langage de guerre. Ce que méritent le peuple nord-américain et le peuple cubain, c’est la paix, une paix qui nous permettra d’évoluer dans un climat de confiance, de coopération, de collaboration, mais aussi de solidarité et, bien sûr, de compréhension.

Kristen Welker. – Pensez-vous que l’armée cubaine pourrait avoir du succès en cas d’affrontement avec les États-Unis ?

Miguel M. Diaz-Canel. – Lorsque nous parlons de la défense de Cuba, nous parlons de nos glorieuses Forces armées révolutionnaires, mais aussi de notre peuple, qui est organisé à différents niveaux de cette défense territoriale. Oui, nous aurions du succès, oui, nous pouvons avoir du succès. Il n’existe aucun ennemi qui ne puisse être vaincu.
Kristen Welker. – Même face aux États-Unis, la plus grande puissance du monde ?

Miguel M. Diaz-Canel. – Les États-Unis ont leur propre conception de la guerre. Notre conception de défense territoriale repose sur une guerre irrégulière, asymétrique, dans laquelle ils pourraient remporter certains succès à un moment donné, mais il leur serait impossible de soutenir une invasion et, encore plus, d’occuper le territoire cubain, car il existe une décision, une conviction, que je rattache de nouveau à la phrase de Maceo : « il ne recueillera que la poussière de son sol baigné de sang, s’il ne périt pas dans la bataille. »

Et ce n’est ni une consigne ni un slogan. Si maintenant vous sortez dans la rue et que vous évoquez la première partie de cette phrase à un enfant, à une personne âgée, à un Cubain, à un jeune, il la complétera immédiatement, parce que c’est ainsi que nous avons été formés, et cela fait partie de nos sentiments.

Je vous répète que ce n’est pas ce que nous souhaitons. Nous ne souhaitons ni guerre ni confrontation. Cela aurait un coût très élevé pour tous.

Kristen Welker. – Très bien, je vais maintenant vous poser une question sur ce moment exceptionnel.

Les États-Unis ont suspendu les approvisionnements en carburant vers Cuba ; mais la Russie les a repris. Pensez-vous que les Russes ont obtenu l’autorisation d’aider Cuba ? Comment cela a-t-il fonctionné ?

Miguel M. Diaz-Canel – Je pense que jamais un fait aussi courant comme peut l’être le commerce entre deux pays n’avait été suivi avec autant d’attention par les médias et par l’opinion publique, dans différentes parties du monde, que l’arrivée du navire russe transportant du carburant, venu dans un esprit d’aide humanitaire. Autrement dit, il ne s’agissait pas d’une relation commerciale.

Je crois que Cuba a le droit, comme n’importe quel pays, d’importer du pétrole. Et tous les pays ont également le droit d’exporter du pétrole vers Cuba. Par conséquent, ce blocus énergétique, qui renforce encore davantage le blocus des États-Unis contre Cuba, est profondément injuste. À savoir que la déclaration du blocus énergétique contre Cuba démontre une fois de plus qu’il existe une agression multidimensionnelle de la part du gouvernement des États-Unis contre Cuba, Avec une guerre économique qui dure depuis 67 ans, un blocus en vigueur depuis plus de 60 ans, un blocus qui a été renforcé en 2019 lors de la première administration Trump, qui a été maintenu par l’administration Biden, y compris dans les conditions de la pandémie de COVID-19, et qui se traduit aujourd’hui par une nouvelle phase de pression maximale, qui cause des dommages dévastateurs dans la population cubaine avec ce blocus énergétique.

La Fédération de Russie a envoyé ce navire dans un esprit d’aide humanitaire. Les États-Unis ont persisté à maintenir le blocus énergétique, si bien que nous n’avons pas la certitude quant à l’arrivée d’un prochain navire de pétrole à Cuba, alors même que nous en avons le droit. Quant à ce navire qui est arrivé, il ne doit pas non plus susciter de fausses attentes : bien qu’il constitue une aide importante dans un moment comme celui-ci, ce que nous reconnaissons, il ne couvre qu’un tiers de la demande mensuelle de carburant à Cuba. On ne peut donc pas penser que la situation est désormais résolue.

En fait, il s’agit d’un pétrole brut que nous devons raffiner, distribuer dans tout le pays, dont une part importante sera consacrée à exploiter une capacité de production électrique de plus de 1 200 mégawatts que nous n’avons pas utilisée pendant quatre mois, ce qui pourrait améliorer la situation de l’approvisionnement en énergie, et soutenir également certaines activités économiques.

Kristen Welker. – Combien de temps pouvez-vous tenir jusqu’à l’arrivée du prochain chargement de pétrole en provenance de Russie ?

Miguel M. Diaz-Canel. – C’est une question extrêmement intéressante et il faut y répondre dans un moment très difficile. Aucun pays au monde ne peut développer une économie prospère sans carburant. C’est pourquoi, je vous le dis, il existe un élément de perversité, de malveillance, lorsqu’une puissance qui agit en tant qu’agresseur soumet une petite nation à une situation comme celle-ci, une nation qui est constamment agressée.

Mais nous ne sommes pas restés les bras croisés. Sur quoi avons-nous misé ? Nous disposons de toute une stratégie et d’un programme visant à revitaliser le secteur énergétique du pays : d’abord, dépendre moins des importations et davantage du pétrole national. À Cuba, nous avons des gisements de pétrole ; ils ne suffisent pas à couvrir tous nos besoins, mais nous pouvons augmenter la production de pétrole et de fait nous le faisons : nous explorons de nouveaux gisements ; nous sommes ouverts à l’investissement étranger à Cuba dans le forage et l’exploration de puits pétroliers.

Ce serait même une opportunité pour des entrepreneurs nord-américains qui pourraient participer à des investissements dans le secteur énergétique à Cuba. Ce qui l’interdit, c’est le blocus ! Or, Cuba accueillerait des entreprises nord-américaines souhaitant participer au secteur énergétique cubain, sans aucun préjugé. Voilà une première ligne d’action.

Par ailleurs, nous avons eu recours à la science et à l’innovation. Nos scientifiques ont trouvé et mis au point des technologies permettant de raffiner ce pétrole cubain, très lourd en raison de sa forte teneur en soufre. De ce fait, en augmentant la production, nous pourrions obtenir une certaine disponibilité, qui ne satisferait pas toutes nos demandes, mais qui représenterait une disponibilité que n’avons pas aujourd’hui, grâce aux produits issus du raffinage de ce pétrole cubain.

D’un autre côté, nous avons mis en œuvre toute une stratégie de transition énergétique, fondée sur une utilisation plus intensive des sources d’énergie renouvelables et, bien sûr, sur une stratégie d’efficacité énergétique. L’ensemble de ces mesures combinées nous conduira, ou nous conduit déjà, vers une situation différente. Elle reste complexe et demande du temps, mais nous pourrons résister.
Kristen Welker. – Mais que peut-on dire de la solidité du régime cubain en ce moment, puisqu’il semble dépendre du soutien de la Russie pour survivre ?

 Miguel M. Diaz-Canel. – Nous avons besoin avant tout de notre propre peuple et de nos propres capacités. Je pense que la première chose à souligner est la créativité avec laquelle notre peuple a affronté les adversités imposées par le blocus, le renforcement du blocus et maintenant le blocus énergétique.

Je décris constamment l’attitude de notre peuple, dont je suis profondément fier, car il donne sans cesse des leçons de résistance, de résistance créative. Le peuple cubain ne résiste pas en se contentant d’endurer ou de supporter dans l’humiliation. Au contraire, il résiste en se dépassant, il est capable d’innover, de créer et c’est ainsi qu’il parvient à surmonter l’adversité. Par conséquent, il y a le peuple : notre force réside dans notre peuple et dans l’unité que nous lie à lui.

Bien entendu, nous sommes reconnaissants de l’aide de la Russie, de la Chine, du Vietnam, du Mexique et celle d’autres pays. Les États-Unis pourraient eux aussi adopter une autre attitude envers Cuba, différente de la confrontation, de l’agression et du blocus, et pourraient également apporter leur aide à Cuba.

En quoi le développement de Cuba serait-il préjudiciable ?

Kristen Welker. – Le président Trump affirme que ce pays est au bord de l’effondrement.

Miguel M. Diaz-Canel. – C’est très curieux, car dans les relations entre Cuba et les États-Unis, surtout en période de tension, on recourt souvent à des constructions médiatiques, à des représentations stéréotypées, et l’on impose même certaines visions à l’opinion publique mondiale ; on lui impose presque certaines visions. Et dans ce cas, c’est l’idée de l’effondrement.

Je demanderais : quel pays au monde serait capable, comme l’a fait Cuba, comme l’a fait le peuple cubain, de supporter 67 ans d’agression constante de la part du pays le plus puissant du monde, plus de 60 ans de blocus, un blocus renforcé au cours des six ou sept dernières années, et maintenant un blocus énergétique, sans s’effondrer ? Nous ne nous sommes pas effondrés ; nous maintenons un pays organisé, un pays harmonieux.

En 67 ans de Révolution, nous avons conquis de nombreux droits sociaux ; parfois, on nous critique sur le plan économique, mais nous avons dû faire face à une économie de guerre, et dans ce contexte précis, notre économie a été capable de soutenir et de mettre en œuvre des projets sociaux. Nous avons plus de 32 programmes sociaux visant à répondre aux vulnérabilités et aux inégalités. Soixante-sept ans de Révolution ont permis au pays de ne pas s’effondrer, – et il ne s’effondrera pas ! – tout en enregistrant des avancées importantes.

Nous disposons d’un système universel de santé, accessible à tous, dont des soins gratuits pour toute la population. Nous avons un système d’éducation, de l’enseignement général à l’enseignement universitaire, qui inclut tous les citoyens et qui est également gratuit. Nous avons obtenu des résultats dans la culture et dans le sport ; nous sommes l’un des pays ayant la meilleure proportion de médailles olympiques par habitant. Nous avons développé les ressources humaines et disposons d’un potentiel important de main-d’œuvre qualifiée et de scientifiques. Nous avons développé la science et l’innovation. Les progrès de la biotechnologie et de l’industrie biopharmaceutique cubaines sont reconnus. Nous avons instauté l’équité, la justice et l’égalité.
Nous avons une société où règnent la tranquillité et la sécurité ; une société qui ne tolère ni corruption, ni narcotrafic, ni criminalité organisée ; une société capable d’offrir sa solidarité à d’autres peuples à partir de ses propres moyens. Et cela ne peut pas être perçu comme un effondrement.

On cherche à nous imposer l’idée d’effondrement alors qu’une politique agressive, une politique de blocus génocidaire, nous conduit à vivre une situation complexe. Nous traversons une situation difficile ; notre peuple vit chaque jour des choses très dures, tant au niveau national que dans la vie familiale. Mais notre pays ne s’est pas effondré.

Kristen Welker. – Personne ne contesterait que le blocus ou l’embargo a eu un impact, mais parlons aussi de la situation à Cuba.

Le peuple cubain souffre ; il y a des pénuries d’énergie et de nourriture. Avez-vous une part de responsabilité dans les souffrances que traverse actuellement la population en ce moment ? En tant que président, ne vous sentez-vous pas responsable ?

Miguel M. Diaz-Canel. – Voyons, le peuple cubain souffre, en effet. Et cette souffrance, comme je vous l’ai dit, nous pouvons l’observer à deux niveaux : au niveau national et au niveau familial, car elle se manifeste au quotidien.

Maintenant, quelle est la cause fondamentale de cette souffrance ? Est-ce dû aux erreurs que j’aurais pu commettre, moi, ou, comme je vous l’ai expliqué, une direction collective ?

Kristen Welker. – Ou le gouvernement ?

Miguel M. Diaz-Canel. – Ou le gouvernement.

Ou bien cette souffrance est-elle avant tout due à la politique de blocus renforcée, maintenue et soutenue par les États-Unis ? Je pense que la réponse – et la majorité de notre peuple peut la donner – réside dans cette politique d’hostilité permanente du gouvernement des États-Unis.

Voyez-vous, à l’échelle nationale : nous sommes un pays qui, après 2019, alors que le blocus a été renforcé, que l’administration du gouvernement des États-Unis a appliqué 240 mesures de durcissement de ce blocus et, qui de plus, nous a inscrits sur une liste fallacieuse où Cuba est accusée de soi-disant soutenir le terrorisme, et de ce fait s’est vu couper toutes ses sources de financement extérieur.

Nous ne recevons de crédits d’aucune banque. Nous subissons une traque financière et énergétique. Quiconque tente de réaliser une opération commerciale, financière ou bancaire avec Cuba se voit appliquer des mesures coercitives et des pressions. C’est ce qu’ils font avec les compagnies maritimes et les entreprises pétrolières.
Ils ont exercé des pressions et pris des mesures pour interrompre le tourisme à Cuba. Par exemple, un citoyen européen dispose d’un visa appelé ESTA pour se rendre aux États-Unis ; si ce citoyen européen visite Cuba en tant que touriste, les États-Unis lui retirent automatiquement cette autorisation ESTA. Il s’agit d’un ensemble de mesures qui ne sont appliquées à aucun autre pays au monde.

Nous manquons de financement pour acheter des aliments, pour acquérir des intrants destinés à nos principales productions et services, pour obtenir les médicaments dont nous avons besoin, pour effectuer les réparations nécessaires à notre système électrique et énergétique national et à notre appareil industriel. Et comment cela se reflète-t-il aujourd’hui ? Au sein de notre peuple. 

Kristen Welker. – Et même ainsi, le peuple cubain affirme que vous ne pouvez pas seulement blâmer les États-Unis, car au cours des dix dernières années l’économie a été en déclin. Des milliers de personnes ont quitté le pays.

Miguel M. Diaz-Canel. – Je vous disais donc : comment cela se traduit-il aujourd’hui dans la vie des familles ? Il y a pénurie d’aliments, pénurie de médicaments ; les nuits deviennent des nuits laborieuses, parce que lorsque vous passez 20 heures sans électricité en raison d’un blocus, et non de l’incapacité d’un gouvernement, c’est à cette heure-là que vous devez accomplir les tâches domestiques.

Kristen Welker. – Mais cela existait avant le blocus ; les gens souffraient déjà avant le blocus.

Miguel M. Diaz-Canel. – Non, non, non, permettez-moi de vous expliquer : ici, il y a une confusion dans l’approche, une confusion dans l’approche
Nous vivions déjà sous les conditions du blocus, mais celui-ci a été renforcé et a pris une dimension différente au second semestre de 2019 avec ces 240 mesures et avec l’inclusion de Cuba sur une liste de pays supposés soutenir le terrorisme. Par conséquent, tout s’est aggravé.

Par conséquent, nous sommes confrontés aux effets cumulé sdu blocus, aggravé par l’impact de son durcissement, plus l’effet du blocus énergétique, qui vient encore renforcer les conséquences. Je vous le dis en toute responsabilité : ce n’est pas la faute du gouvernement cubain ! Ce n’est pas la faute du gouvernement cubain !
Cela a aussi provoqué du mécontentement, car vivre ces dix dernières années dans de telles conditions, extrêmement difficiles en comparaison avec d’autres périodes… Le peuple cubain ressent des frustrations, des mécontentements, et traverse des situations très complexes, mais la majorité n’en rejette pas la faute sur le gouvernement. La question a été largement manipulée sur les réseaux médiatiques, en tentant d’occulter l’impact de ce blocus durant toutes ces années.

Et je vais vous donner des exemples concrets pour illustrer la brutalité de ce blocus et ce qu’il a signifié pour le peuple cubain, ainsi que la réponse de ce gouvernement que certains veulent condamner comme étant responsable. Je vais évoquer la période de la COVID-19.

À l’époque de la COVID-19, lorsqu’elle est arrivée dans notre pays, nous avons rapidement compris que nous n’aurions pas accès au marché mondial des vaccins, dominé par les grandes multinationales. Compte tenu des restrictions économiques déjà aggravées par l’impact du renforcement du blocus, nous ne disposions pas des ressources financières nécessaires pour acheter ces vaccins. Par conséquent, l’acquisition de vaccins nous était pratiquement impossible. Nous avons dû faire appel à la science cubaine.
Ce gouvernement, critiqué par certains, a consacré tous ses efforts à protéger la vie des Cubaines et des Cubains. Nous nous sommes appuyés sur nos scientifiques, et ceux-ci ont été capables, en peu de temps, de mettre au point des vaccins cubains qui nous ont permis d’obtenir l’un des meilleurs résultats dans la lutte contre la COVID-19.

Nos indicateurs dans la lutte contre la COVID-19, en matière d’efficacité, sont meilleurs que ceux des États-Unis, qui est une puissance que personne ne soumet à un blocus.

Ensuite, nous avons traversé une crise due à une panne dans l’usine de production d’oxygène médical. À ce moment-là, le gouvernement des États-Unis a interdit à des entreprises de nous vendre de l’oxygène, ce qui constitue un acte totalement criminel. C’est grâce à la solidarité internationale et à toute une organisation logistique que nous avons réussi à surmonter cette situation.

Lorsque nous avons dû augmenter la capacité de nos unités de soins intensifs, le gouvernement des États-Unis a interdit la vente de ventilateurs pulmonaires à Cuba. Nous avons alors fait appel à de jeunes scientifiques, et ces scientifiques ont mis au point des ventilateurs pulmonaires.

Or, vous savez que pour fabriquer un ventilateur pulmonaire, il faut des pièces et des composants nord-américains. Le blocus empêche la vente à Cuba de tout équipement contenant plus de 10 % de composants étasuniens. Il a donc fallu aller chercher dans différents pays une petite pièce, acheter un conducteur, acheter un servomoteur, pour y parvenir. Ces restrictions n’ont été imposées à personne dans le monde.

Le blocus est extrêmement agressif, profondément génocidaire ; il est donc injuste de faire porter la responsabilité à un gouvernement dont la seule vocation est de servir son peuple, de se consacrer à lui, afin de rechercher la justice sociale et trouver des solutions, y compris dans des situations très complexes. Il serait injuste de l’accuser de ces maux.

Je pense que le gouvernement des États-Unis devrait réfléchir à la cruauté de sa politique envers Cuba et envers le peuple cubain. Et qu’il ne vienne pas se présenter comme le sauveur de la situation cubaine : il n’en a pas le droit, il n’en a ni le droit, ni l’autorité morale

Kristen Welker. – Mais au regard de ce que vit le peuple cubain – nous l’avons vu de nos propres yeux – il y a des personnes qui souffrent dans les rues de La Havane, la capitale. N’est-il pas temps que Cuba assume sa responsabilité, qu’elle se regarde en face et qu’elle modifie son système économique en faveur des personnes qui souffrent ?
Miguel M. Diaz-Canel. – Nous procédons toujours à des analyses très autocritiques de notre réalité et nous cherchons constamment à transformer, à révolutionner ce que nous faisons afin de l’améliorer, mais cela n’a rien à voir avec le système politique.

Notre système politique n’est pas la cause de l’impossibilité d’avancer. Je vous répète que le responsable est le blocus imposé par le gouvernement des États-Unis. Ce même peuple qui souffre aujourd’hui de ces difficultés, et dont une grande partie comprend qui est le véritable responsable, est le peuple qui a adopté, à plusieurs reprises lors de consultations populaires et de référendums, le système politique que nous défendons.

Notre système politique est au service des personnes, au service de la justice sociale, au service du progrès de tous. Et il semble qu’il dérange certains dans le monde pour ce que ce modèle pourrait représente. C’est un système conçu pour nous, ce n’est pas un système que nous cherchons à imposer à quiconque et pourtant, ils le soumettent à un blocus de cette manière. Car, voyez-vous, il ne s’agit pas seulement d’un blocus, il s’agit d’un blocus inhabituel, qui a été le plus long de l’histoire de l’Humanité, le plus sévère.
Un blocus qui, en outre, ne vise pas seulement le peuple cubain, mais aussi le peuple nord-américain, et qui de plus s’est internationalisé. Les entrepreneurs nord-américains ne peuvent pas investir à Cuba : pourquoi ? Les citoyens nord-américains ne peuvent pas se rendre librement à Cuba : pourquoi ? Les citoyens et les entreprises d’autres pays sont également soumis à des sanctions.

Kristen Welker. – Mais vous pouvez faire du commerce avec d’autres pays.

Miguel M. Diaz-Canel. – Nous pouvons faire du commerce, mais avec de nombreuses limitations, de très nombreuses limitations, car les lois du blocus ont été internationalisées avec l’application du Titre III de la loi Helms-Burton.

Il faut beaucoup chercher, il faut beaucoup se documenter, car les récits qui dominent dans les médias et sur les réseaux sociaux, qui promeuvent la haine et entretiennent la confusion, ne sont pas réalistes. Je crois que nous devons aussi porter un regard critique à cet égard. Et, de notre côté, au sein du gouvernement, avec notre peuple, nous maintenons la volonté de transformer la situation et d’aller de l’avant, y compris pour surmonter ces difficultés.

Kristen Welker. – Parlons de l’avenir.

La Chine et le Vietnam ont maintenu un système à parti unique tout en introduisant des réformes. Pourquoi Cuba ne pourrait-elle pas faire la même chose ?
Miguel M. Diaz-Canel. – La Chine et le Vietnam sont des pays qui construisent le socialisme, comme Cuba.

Il faut rappeler que la Chine et le Vietnam – j’ai beaucoup étudié leurs réformes et nous les avons prises comme référence pour Cuba – ont eux aussi subi, à un moment donné, les conséquences de mesures coercitives et des sanctions de la part des États-Unis, et ont été soumis à des blocus, de durée plus courte, d’environ une décennie. Lorsqu’ils sont sortis de ces blocus, ils ont eu toutes les possibilités de développer pleinement leurs capacités pour construire le socialisme. Ils ont appliqué une série de réformes qui ont démontré que le socialisme, avec un parti unique à sa tête, est viable et peut produire des avancées importantes sur les plans économique, social et technologique. Aujourd’hui, la Chine est une puissance majeure dans le monde.

Nous entretenons des échanges permanents, nous sommes des pays frères, nos partis ont une relation interpartis profonde, et nous échangeons constamment sur nos processus respectifs. Mais Cuba a aussi ses particularités.

Cuba est un État insulaire, un pays situé à 90 milles des États-Unis, un pays agressé, soumis à un blocus qui n’a jamais été levé, un blocus qui dure depuis plus de soixante ans, comme je l’ai indiqué ; par conséquent, nous n’avons pas pu construire ce dont nous avons rêvé ni ce que nous aurions voulu être. Nous avons de nombreuses tâches en suspens parce que le blocus l’a empêché, même si certains ne le comprennent pas.

Je vous dirais même autre chose, que j’ai particulièrement constaté lors de notre dernier voyage en Chine et au Vietnam. Lorsque l’on étudie les période de réforme et les périodes où la Chine et le Vietnam ont pu se développer davantage, on constate qu’ils partaient d’une situation moins favorable, en matière d’infrastructures et de développement, que celle dont Cuba dispose aujourd’hui. On pourrait donc dire au gouvernement des États-Unis : levez le blocus et voyons ce que nous sommes capables d’accomplir ; levez le blocus et voyons ce que nous sommes capables d’accomplir. Si Cuba, avec toutes les possibilités dont elle dispose, a été capable, malgré le blocus, d’obtenir des avancées, que ne pourrait-elle pas faire sans ce blocus ? Car nous avons même été capables d’offrir notre solidarité tout en étant soumis au blocus.

Pourquoi les États-Unis devraient-ils dépenser des millions ? Si nous sommes aussi incapables, aussi stupides qu’ils veulent le faire croire, si nous sommes aussi fermés, aussi peu innovants, pourquoi se sont-ils obstinés pendant tant d’années à dépenser des millions, provenant des contribuables, à savoir le peuple nord-américain pour financer des plans subversifs, pour maintenir des blocus, pour tenter d’écraser la Révolution cubaine ? Pourquoi ne pas nous laisser nous effondrer par nous-mêmes, si c’est ce qu’ils pensent ? Ou pourquoi ne seraient-ils pas prêts à reconnaître que, sans blocus, Cuba serait capable d’atteindre des niveaux de développement économique et social importants et de démontrer que d’autres solutions sont possibles dans le monde, que d’autres modèles sont possibles ?

Kristen Welker. – Parlons de l’avenir.

Des discussions ont eu lieu entre Cuba et les États-Unis. Pensez-vous qu’il soit possible de parvenir à un accord avec le président Trump, des États-Unis ?
Miguel M. Diaz-Canel. – Je pense que nous pouvons aborder cette question en distinguant ce qui est possible de ce qui est difficile.

Je crois que le dialogue et les accords avec le gouvernement des États-Unis sont possibles, mais qu’ils sont difficiles.

Où se trouve la possibilité ? Cuba a toujours manifesté, tout au long des années de la Révolution, une disposition constante et une position historique en faveur d’une relation civilisée de voisinage avec les États-Unis, laquelle nous permettrait, dans de nombreux domaines, d’entretenir une coopération, des échanges et une relation normale. Et ce que nous avons toujours demandé, c’est que cette relation se construise à partir d’une position de respect, d’égalité, sans imposition ni condition préalable, car conditionner ne conduit pas au dialogue, imposer ne conduit pas à la négociation.

Pour qu’il y ait une conversation, pour qu’il y ait un dialogue, pour qu’un accord puisse être conclu, il faut de la volonté, la capacité de dialoguer et d’écouter de part et d’autre. Il faut du respect, de la dignité et de la reconnaissance.

Par conséquent, toutes les conditions et toutes les possibilités sont réunies pour engager ce dialogue, si les deux parties en conviennent. Qu’est-ce qui rend ce dialogue difficile ? En premier lieu, durant ces 67 années, la politique des États-Unis à l’égard de Cuba a été une politique entièrement hostile. Les États-Unis ont toujours adopté, en tant que puissance, une position d’agresseur, tandis que Cuba a dû assumer, en tant que petite île, la position d’agressée.

À diverses reprises – et cela constitue un autre précédent favorisant la possibilité d’un dialogue – des accords ont été établis, des conversations ont été menées avec différentes administrations étasuniennes et des engagements ont été pris, que Cuba a toujours honoré. Les États-Unis n’ont pas respecté un grand nombre d’entre eux.
Par exemple, à l’heure actuelle, les États-Unis ont mené des discussions avec d’autres pays puis, en pleine négociation, ils les ont agressés, si bien que tout cela crée une grande méfiance.

Et nous savons qu’aux États-Unis il existe des forces qui, systématiquement, chaque fois qu’elles voient une possibilité de conversation ou de dialogue, tentent de saboter ces négociations. Mais, j’insiste, j’ai confiance dans le fait que nous pouvons dialoguer avec respect et décence ; que, par la voie du dialogue, nous pouvons trouver des solutions à nos différends bilatéraux ; et que nous pouvons identifier des domaines de coopération dans lesquels nous pourrons développer des projets communs.

Il existe de nombreux thèmes sur lesquels nous pouvons travailler : la lutte contre le narcotrafic, le terrorisme, les questions migratoires, la lutte contre la criminalité transnationale. Nous pouvons progresser dans les négociations, avoir des investissements et des activités économiques d’entrepreneurs nord-américains à Cuba.

Il existe une communauté cubaine résidant aux États-Unis à laquelle nous devons également offrir des possibilités, tant aux États-Unis que dans notre pays ; un peuple nord-américain qui pourrait visiter Cuba. Nous pouvons avoir des échanges culturels, sportifs et dans le domaine de la santé. Tout cela nous permettrait de construire des espaces de compréhension mutuelle, de nous éloigner de la confrontation et de garantir la paix et la sécurité non seulement pour Cuba et les États-Unis, mais aussi pour l’ensemble de l’Amérique latine et des Caraïbes. Tel est l’avenir auquel nous aspirons : une relation de bon voisinage, une relation civilisée, indépendamment de nos différences idéologiques. Je pense que ce serait une opportunité ; c’est ce que méritent nos peuples.

Je vais vous raconter une anecdote.

Kristen Welker. – On me dit que le temps s’achève.

Miguel M. Diaz-Canel. – C’est dommage, vraiment dommage !

Kristen Welker. – S’il vous plaît, permettez-nous de terminer les questions.

Miguel M. Diaz-Canel. – C’est regrettable que le temps s’achève, car nous avons beaucoup de choses à aborder. Je vous propose donc que nous poursuivions cet échange à une autre occasion.Mais permettez-moi de vous raconter deux anecdotes.

Kristen Welker. – Très bien, mais nous avons encore beaucoup de questions. Je voulais vous laisser le temps de répondre afin que le peuple cubain et le peuple nord-américain puissent vous entendre.

Miguel M. Diaz-Canel. – C’est d’accord.

Miguel M. Diaz-Canel. – Par exemple, deux anecdotes qui illustrent à quel point nos deux peuples pourraient tirer profit d’accords et d’initiatives communes si nous parvenions à des réalisations et à créer des espaces permettant que tout cela devienne possible.

Une institution cubaine de science, technologie et biotechnologie pharmaceutique mène depuis des années un essai clinique avec un prestigieux centre spécialisé dans le cancer aux États-Unis. Il s’agit d’un essai clinique portant sur un vaccin cubain contre le cancer du poumon. Cet essai dure depuis près d’une décennie. Il faut souligner que les résultats sont très encourageants. Tant la partie nord-américaine que la partie cubaine ont une grande confiance dans le succès de cet essai clinique et dans ce qu’il pourrait représenter pour la santé aux États-Unis comme à Cuba.

Plus récemment, au cours des rencontres hebdomadaires que je tiens avec des scientifiques cubains, où nous cherchons à aborder les solutions aux problèmes du pays à travers la science et l’innovation, ils m’ont présenté les résultats d’un autre essai clinique portant sur un médicament cubain très novateur destiné à lutter contre la maladie d’Alzheimer. Pour cet essai clinique, il existe une coopération avec une clinique du Colorado, aux États-Unis, d’où viennent des patients nord-américains pour recevoir le traitement à Cuba, puis retournent aux États-Unis pour poursuivre leur traitement.

Il faut voir en quels termes le directeur de cette clinique du Colorado explique comment ses patients ont amélioré leur état de santé et obtenu des résultats supérieurs à ceux d’autres médicaments. On ne peut donc pas priver nos deux peuples d’une relation qui pourrait être bénéfique, à cause d’une politique de blocus qui répond à des intérêts minoritaires ou élitistes. C’est pourquoi j’appelle à la compréhension, à la sensibilité, à la recherche d’opportunités dans nos relations, plutôt qu’à encourager la confrontation, la guerre et l’agression.

Kristen Welker. – J’aimerais poursuivre sur l’avenir des négociations. Avez-vous confiance dans la possibilité de parvenir à un accord avec le président Trump ?
Miguel M. Diaz-Canel. – Eh bien, si nous sommes engagés dans une conversation, c’est précisément parce que nous aspirons à parvenir à un accord. Et je vous le disais justement : parvenir à un accord dépend de la volonté des deux parties d’identifier ces domaines de collaboration et de coopération ; de construire ces espaces d’entente ; d’aborder ces questions avec sensibilité, avec responsabilité et aussi avec beaucoup de sérieux.

Kristen Welker. – Monsieur le Président, êtes-vous en contact direct avec le secrétaire d’État Marco Rubio ? Avez-vous confiance en lui ?

Miguel M. Diaz-Canel. – Nous étions engagés dans des conversations et nous resterons disposés à dialoguer, chaque fois que les États-Unis le souhaiteront, avec le représentant du gouvernement des États-Unis que ce pays désignera pour mener ces échanges avec nous.

Les processus de dialogue sont des processus complexes. Il faut d’abord établir des canaux de communication ; ensuite, il faut construire des agendas permettant de débattre et de concilier des intérêts communs.

Kristen Welker. – Mais avez-vous parlé avec le secrétaire Rubio ?

Miguel M. Díaz-Canel. – Non, je n’ai pas parlé avec le secrétaire Rubio, je ne le connais pas.

Après avoir établi des agendas et débattu, s’il existe une volonté, il est possible de parvenir à des accords. Mais ce sont des processus qui doivent être menés avec beaucoup de sensibilité, de responsabilité, de dignité et de discrétion, afin de ne pas créer de fausses attentes, d’éviter la manipulation de l’information et des intentions. C’est pourquoi je préfère ne pas donner de détails sur ces questions.

Kristen Welker. – Parlons de certaines des principales exigences des États-Unis : la reconnaissance d’une presse libre, la libération des prisonniers politiques, l’organisation d’élections équitables.

Miguel M. Diaz-Canel. – À l’heure actuelle, personne ne nous a formulé ces points, et nous avons établi que l’ordre interne, l’ordre constitutionnel cubain et le respect de notre système politique sont des sujets qui ne feront pas l’objet d’une négociation ou d’une discussion avec les États-Unis.

Et je crois qu’il faut dépasser, Kristen, toute une série de constructions et d’idées préconçues sur des thèmes concernant Cuba, sur la démocratie, les droits humains, au fait de savoir si nous sommes ou non une tyrannie ou une dictature, sur la liberté d’expression, l’existence de syndicats, sujets sur lesquels il existe beaucoup de manipulation et de préjugés que nous devons dépasser. Cela demanderait beaucoup de temps – plus que nous n’en avons aujourd’hui –, mais nous disposons de tous les arguments pour démontrer à quel point nous sommes démocratiques ; comment fonctionne le système électoral à Cuba, un système qui part de la base ; comment nous exerçons le pouvoir avec le peuple ; comment nous défendons effectivement les droits humains ; et pourquoi nous ne sommes pas une dictature. Il faudrait davantage de temps pour l’expliquer en détail et je vous propose que nous puissions aborder ces questions à une autre occasion. Car il existe de nombreux préjugés qu’il faut dépasser et éliminer.

Kristen Welker. – Deux dernières questions. Il y a encore plus de 1 200 prisonniers politiques à Cuba. Maykel Osorbo, qui est emprisonné, a remporté deux Latin Grammy.

Miguel M. Diaz-Canel. — C’est un autre des sujets sur lesquels il existe également ces préjugés. On parle de prisonniers politiques à Cuba. À Cuba, comme vous le disiez, le peuple traverse une situation difficile ; tout le monde n’est pas favorable à la Révolution. Il y a des personnes qui n’adhèrent pas à la Révolution, qui s’expriment chaque jour, de différentes manières, contre la Révolution, et elles ne sont pas emprisonnées. Cette construction que l’on a élaborée, cette image selon laquelle, à Cuba, quiconque critique la Révolution est emprisonné et considéré comme un prisonnier politique, est un mensonge, une calomnie, et fait partie de ce montage destiné à discréditer, à déstabiliser, à diaboliser et à porter atteinte à la réputation de la Révolution cubaine.

Que se passe-t-il en réalité ? À Cuba, par exemple, des manifestations ont lieu, surtout lorsque les coupures d’électricité sont longues ou lorsqu’il y a des problèmes d’approvisionnement. Lorsque les gens manifestent, que font-ils ? Ils se rendent dans les institutions du gouvernement ou de l’État, où ils rencontrent des responsables qui les écoutent, leur expliquent la situation et cherchent des solutions ou apportent des arguments. Il s’agit d’un exercice totalement démocratique, et personne n’est emprisonné pour cela.

Or, bien souvent, on fait l’amalgame, et on encourage des personnes qui éprouvent un certain antagonisme ou un certain mécontentement à l’exprimer en commettant des actes de vandalisme ou des actes qui portent atteinte à notre ordre constitutionnel, qui perturbent également l’ordre intérieur ou qui troublent la tranquillité publique, parfois même avec des financements provenant d’organisations terroristes, souvent financés par des programmes d’agences du gouvernement des États-Unis qui encouragent la subversion contre Cuba ; parfois même avec des orientations provenant de l’ambassade des États-Unis à Cuba. Ces personnes ne sont donc pas emprisonnées pour s’être exprimées ; elles sont emprisonnées, comme elles le seraient dans tout pays qui respecte sa Constitution et son ordre juridique, pour avoir commis des actes de vandalisme et d’autres faits condamnables partout dans le monde. Il n’y a pas de prisonniers politiques à Cuba, je vous l’assure.

Kristen Welker. – Je dois maintenant conclure l’entretien. Permettez-moi de vous poser une dernière question.

Seriez-vous prêt à démissionner afin de sauver Cuba, le peuple cubain ?

Miguel M. Diaz-Canel. – Vous qui êtes une journaliste reconnue et influente : avez-vous posé cette question à un autre président dans le monde ?
Kristen Welker. – Si les États-Unis vous le demandaient, puisque cela fait partie des conditions qu’ils imposent.

Miguel M. Diaz-Canel. – Je vous le répète : poseriez-vous cette question à un autre président dans le monde ? L’avez-vous posée à un autre président ?

Pourriez-vous la poser à Trump ?

Kristen Welker. – Je pose des questions très difficiles au président Trump.

Miguel M. Diaz-Canel.. – Est-ce votre question ou est-ce une question du Département d’État ou du gouvernement des États-Unis ?

Kristen Welker. – Je pose cette question parce que c’est l’une des choses que nous avons entendues de la part du gouvernement des États-Unis. Si on vous le demandait.
Miguel M. Diaz-Canel.. – En raison de votre sincérité, je vais considérer que vous la posez précisément pour cette raison.

Premièrement, à Cuba, les personnes qui dirigent et occupent des responsabilités au gouvernement ne sont pas élues par le gouvernement des États-Unis ni mandatées par le gouvernement des États-Unis. Nous sommes un État souverain et libre. Nous disposons de l’autodétermination, nous avons notre indépendance et nous ne nous soumettons à aucun diktat du gouvernement des États-Unis.

Par ailleurs, nous, les dirigeants cubains n’accédons pas aux responsabilités parce que nous représentons une élite de pouvoir. Vous pourriez examiner mes origines, voir au sein de quelle famille je suis né, ce que j’ai fait dans la vie. C’est le peuple qui nous élit, même s’il existe une matrice qui cherche à le nier.
Pour occuper une responsabilité, quiconque d’entre nous doit d’abord être élu à la base, dans une circonscription électorale, par des milliers de Cubains ; ensuite, les Cubains qui les représentent à l’Assemblée nationale du Pouvoir populaire élisent à ces fonctions par un vote indirect, comme cela existe dans d’autres pays du monde. Nous avons également un système électoral fondé totalement sur la base de la participation populaire.

Par conséquent, lorsque nous assumons une responsabilité, nous ne le faisons ni par ambition personnelle, ni par ambition corporative, ni même par position partisane, car notre Parti n’est pas un parti électoral. Nous le faisons par mandat du peuple, et dans la conception des révolutionnaires, se rendre n’existe pas.

Si le peuple cubain considère que je suis incapable, que je ne suis pas à la hauteur ou que je ne le représente pas, c’est à lui de décider si je dois continuer à diriger ou à exercer la fonction de président ou pas.

Il faut également rappeler que l’on ne peut pas réduire la direction du pays, de la Révolution et de sa continuité à une seule personne. Il existe ici une direction collégiale, qui a un lien très fort avec ce peuple. Mais ce ne sont pas les États-Unis qui peuvent nous imposer ou nous exiger un changement.

Le gouvernement des États-Unis, qui a mené cette politique hostile contre Cuba, n’a aucune autorité morale pour exiger quoi que ce soit de Cuba. Il n’a pas d’autorité morale, y compris pour affirmer qu’il est préoccupé par la situation du peuple cubain et d’attribuer au gouvernement cubain la responsabilité de la situation actuelle, alors qu’il porte toute cette responsabilité.

Je pense que le plus important serait qu’ils adoptent une position critique et sincère, qu’ils mesurent combien la politique qu’ils ont menée a coûté au peuple cubain en souffrances et en privations ; combien elle a également privé le peuple nord-américain d’une relation normale avec Cuba ; et qu’ils se montrent disposés, comme nous l’avons demandé, comme nous l’avons sollicité et comme nous y avons intérêt, à dialoguer et à débattre de tout sujet, sans conditions, sans exiger de changements de notre système, tout comme nous n’exigerions pas de changements du système nord-américain, à propos duquel nous avons d’innombrables doutes et critiques, et que nous nous concentrions sur ce qui peut nous unir, sur ce qui peut favoriser des espaces de compréhension mutuelle, et, une fois encore, je le répète, afin d’éviter la confrontation et d’assurer un avenir bénéfique pour nos deux peuples, fondé sur la relation, l’amitié et aussi la solidarité.
Kristen Welker. – Président Diaz-Canel, je vous remercie.


Miguel M. Diaz-Canel. – Merci à vous de nous avoir donné l’occasion de nous adresser au peuple nord-américain.

Vous êtes toujours les bienvenus pour poursuivre ces échanges, sur d’autres sujets et plus en détail.

Kristen Welker. – Je vous remercie.

Miguel M. Díaz-Canel. – Merci à vous.

Kristen Welker. – J’espère que nous pourrons réaliser d’autres entretiens afin de poursuivre cette discussion.

Miguel M. Diaz-Canel. – Bien sûr, bien sûr.

Kristen Welker. – C’est un honneur.

Miguel M. Diaz-Canel. – Merci à vous. 

(Source : Granma)